À l'âge de 23 ans, j'ai découvert que mon père n'était pas mon père biologique. Des problèmes de fertilité ont poussé mes parents à utiliser l'insémination artificielle avec donneur anonyme pour concevoir mon frère et moi, preuve du désir incroyablement fort de ma mère d'avoir des enfants et de les aimer de tout son coeur pour le reste de la vie (quant au faux-père, pas vraiment, mais c'est une autre histoire).
Donc à l'âge de 23 ans, j'ai découvert que je n'avais aucune racine. Ma mère ayant été adoptée, ma lignée biologique s'arrête net une branche plus haut, et se perd dans un infini brouillard. Ça me hante, cette idée de ne pas savoir d'où on vient. Qui est cet homme qui a décidé de donner son sperme? Et pourquoi? Pense-t-il parfois aux enfants qu'il a engendrés? Évidemment pas, ce serait ridicule. La réalité, ce n'est pas comme dans les films, et surtout pas comme dans Starbuck.
Dans la réalité, c'est impossible de retracer mon père. De nos jours, avec la paperasse qui se garde sur des disques durs, l'information qui voyage à travers le monde grâce à Internet, les ordinateurs qui donnent donc le goût de tout organiser en petits compartiments, peut-être, oui, que ce serait possible. Si j'avais été créée il y a 5 ans? 10 ans? Peut-être. Mais en 1985, aucune trace. Aucune information sur cet homme. Nada.
Peut-être que si j'avais eu un bon père non-biologique, ça ne m'aurait pas dérangée. Mais ce ne fut pas le cas. Ce qui fait que ça me démange de savoir. De trouver. Je me bute sans cesse à l'absolue impossibilité.
Puis, un de mes amis m'a parlé d'un site nommé 23andme.com qui analyse l'ADN et te donne une foule de renseignements sur tes risques de maladie, tes traits génétiques, mais surtout, sur tes ancêtres. Ils te montrent même une carte du monde indiquant les endroits d'où tu proviens probablement, selon ton ADN. Une pour la mère, une pour le père.
Incroyable!
Mon chum me l'a offert à Noël. J'étais folle de joie! J'ai craché dans la petite fiole (dégueulasse), je l'ai bouchonnée et l'ai envoyée à 23andme, fébrile à l'idée de découvrir enfin d'où je viens. J'ai attendu les résultats très impatiemment pendant trois semaines, en enfin, aujourd'hui, un courriel est apparu dans ma boîte : mon analyse était prête.
Mon coeur débatait, j'étais plus excitée qu'une fillette le jour de Noël, j'avais envie de pipi même si j'avais pas envie de pipi. J'ai cliqué sur le lien, puis sur la catégorie « Ancêtres ». Lignée maternelle. Lignée paternelle.
J'ai tremblé un peu en cliquant sur Lignée paternelle.
Inconnue.
De quoi, inconnue? J'ai fouillé la page des yeux sans vraiment lire, en me disant que c'était une blague vraiment plate, franchement. Peut-être qu'ils n'ont pas fini l'analyse? Mais non. Ça le dit, en noir sur blanc, très clair : je suis une femme. Je n'ai pas de chromosome Y. La seule véritable marque reconnaissable de mon père, je ne l'ai pas. Parce que je suis une femme.
Incroyablement logique, quand même. Vous avez sûrement eu la même réaction que moi en lisant ça. Ben oui. Ben oui c'est donc ben vrai. Maudit que je suis conne.
Toujours, je me bute à l'impossibilité. Je n'ai pas de père, je n'ai même pas mon père caché en moi, prêt à être découvert. Mon (demi) frère, lui, il l'a. Il aura la chance d'en savoir ne serait-ce qu'un tout petit peu plus au sujet de son père à lui. Même si ce n'est qu'une motte de couleur sur une carte. Pas moi.
C'est ridicule quand même de faire la jalouse pour ça. Mais c'est comme ça.
J'essaie très fort de ne pas me dire que je ne suis qu'un bébé-de-pot-de-plastique, une branlette et hop! c'est fini. Le fruit d'une absence de désir effroyablement vulgaire et d'un désir si terriblement fort de me créer et de m'aimer. Un contraste qui brûle le coeur jusque dans la gorge.
Je sais, je sais qu'il y a pire. Au moins, mon père biologique ne m'a pas abandonnée; il ne sait pas que j'existe. Rien dans cette situation n'est dirigé contre moi personnellement. Il n'a pas fait le choix de ne pas faire partie de ma vie parce qu'il ne m'aimait pas. Mais il restera toujours une absence dans mon existence. Une moitié d'arbre se tenant bien droit, coupé net au milieu. Insolite fantôme d'une famille à jamais imaginaire.
Un chromosome Y qui ne m'appartient pas.
Où sont les Hommes ?
Il y a 11 heures
10 commentaires:
Très beau texte, jeune femme. Merci de partager ça.
XX
Oh, c'est touchant de lire ton texte!
Touchant et triste...
Je suis touchée.
Ne connaissant pas mon père qui pourtant a un nom réel (le même que 25 000 autres au Canada) je ne le connais pas.
Je dois lui ressembler pourtant. Pendant longtemps j'ai recherché dans le visage des hommes une trace qui me ressemblerait. Quand je croise des gens qui me ressemblent ou qui semblent avoir la "même souche" que moi, en fossettes sur les joues ou en couleurs d'yeux et en morphologie... Je questionne sur le nom de leur père...
Moi non plus je ne saurai jamais. Je pourrais faire des recherches, mais l'histoire de ma naissance semble si douloureuse, dénué d'amour et de désir...
Alors je m'abstiens, préférant le flou à la réalité crue sous la lumière véritable.
Je comprends totalement comment tu as dû te sentir devant les résultats par contre!
ça ressemble à une arnaque cette affaire là!
ouf!
Mais je trouve le geste de ton amoureux tellement mignon. Quelle bonne idée de cadeau!
Le père Noël n'aurait pas trouvé mieux!
:)
Mon Dieu que ton texte est touchant ! On passe nos années de jeunes adultes à s'imaginer que nos parents, on en a pas besoin. À vouloir se défaire de leur influence. À vouloir se faire une identité qui nous soit propre. À faire le contraire de ce que d'autres avant nous ont fait, construit ou lutté pour....
Et puis un jour, une réalité nous frappe. On a besoin de savoir. Pour se réconcilier. Pour se faire une identité qui nous soit propre. Pour trouver notre place dans une lignée qui même si elle n'est pas parfaite, fait qu'on est "soi". Et qui nous réconcilie avec cette personne qu'on réalise connaître si mal: "soi" encore !
Probablement, que ce manque, tu l'auras toujours. Je te souhaite sincèrement de trouver la paix. Malgré tout... Et de te dire que ce vide, c'est peut-être comme une grande page vierge sur laquelle tu pourras choisir de mettre toutes les couleurs du monde !
Marie
Ton témoignage est poignant et touchant... Je ne sais pas s'il est possible de se défaire de ses manques et/ou ses "vieux fantômes" mais je te souhaite de trouver l'apaisement dans le temps...
Je comprends ce que vous ressentez, votre magnifique texte parle si bien.
Nous ressentons tous ce besoin de savoir d'où on vient, c'est aussi fondamental que naturel. Malheureusement, les réponses ne viennent que rarement, on s'imagine des scénarios qui sont peut-être proche de la réalité...
Votre père naturel fait peut-être la même chose même si à l'époque ses motivations n'avaient rien à voir avec la réalité actuelle.
Qui sait, se demande-t-il s'il a des descendants et ce qu'ils sont devenus.
Dans un sens, vous communiquez. Néanmoins il faut vivre, éviter l'obsession sans nier cette quête toute légitime.
Grand-Langue
Tu as raison de te questionner, d'être triste et troublée.
Ma soeur pense au donneur de sperme. Son chum ne veut pas. Je comprends.Je vais lui montrer ton billet.
Merci à tous pour vos gentils mots et votre sympathie. J'ai hésité à le publier celui-là, mais je suis quand même contente de l'avoir fait. Ça soulage un peu, partager sa peine sur un blogue. Alors merci :)
Julie : Je fais exactement la même chose! Je cherche mon père dans tous les hommes qui ont l'âge d'être mon père. On se comprend bien, entre semi orphelines ;)
Marie : C'est tellement bien dit ce que tu as écrit. Merci.
Michèle : Attention par contre, si moi je suis malheureusement, c'est en grande partie parce que l'homme qui aurait dû remplacer mon père ne l'a pas fait. Mais il faut aussi se dire que si le chum ne veut pas, à quel point sera-t-il attaché à des enfants qui ne sont pas les siens, à quel point sera-t-il frustré de savoir qu'il n'a pas pu les créer lui-même? C'est ce qui m'est arrivé. Si le conjoint n'est pas ouvert à l'idée, ça part très mal pour les enfants. Mais l'insémination artificielle avec donneur n'est pas en soi une mauvaise chose, au contraire, elle permet à des couples d'avoir des enfants. Il suffit simplement de les vouloir, des deux côtés.
C'est un choc, en effet. Moi,je l'ai appris à l'âge de 13ans. Mon père n'était pas mon vrai père.Une claque au visage aurait fait moins mal. Mais au fil des ans, j'ai fini par accepter que mon père adoptif soit, envers et contre tout, mon père. Point. L'amour qu'il a manifesté, malgré la difficulté à communiquer lui et moi, a fini par m'enlever le désir de connaître mon père biologique.
Superbe, ton texte.
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